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Vivre le moment présent

Être dans l’ici et maintenant... Pourquoi est-ce si difficile de ramener notre attention à ce que nous vivons, là, à ce que nous ressentons, maintenant ? Et qu’en est-il de l’établissement d’une véritable relation avec autrui lorsque nous n’arrivons pas à vivre le moment présent ?

L’un des apports les plus importants de la Gestalt-thérapie à la psychologie moderne consiste en l’importance qu’elle accorde à la notion de l’« ici et maintenant » dans le fonctionnement physiologique et relationnel d’un être humain. Perls a identifié, grâce à cette contribution, l’un des éléments fondamentaux de la communication authentique et du besoin d’être en relation.

Il n’existe pas, selon moi, de communication authentique sans la volonté de vivre le présent de la relation. Pour espérer y arriver, il faut d’abord décider de ramener le plus possible notre attention sur ce qui se passe maintenant en nous et autour de nous. Qu’est-ce que ça veut dire ? Vivre le présent de la relation, c’est demeurer en contact avec ce qui se vit et les besoins que l’autre a déclenchés en nous dans l’ici et maintenant de la relation ; c’est ne pas perdre de vue la réalité extérieure et ne pas laisser l’autre s’éloigner dans un ailleurs qui l’écarte de la relation vécue à ce moment précis ; c’est garder le contact par l’écoute active. C’est être là, avec lui.

Cette aptitude à être présent est loin d’être acquise par chacun d’entre nous sur le plan relationnel. Pour les personnes qui désirent l’acquérir, cela exige de leur part, comme préalable, une décision ferme d’écouter et d’exprimer l’émotion vécue dans l’ici et maintenant, émotion qui est déclenchée fréquemment par la personne avec laquelle nous sommes en contact au moment même où nous communiquons avec elle. Sans cette conscience de notre réalité intérieure présente, il y a de fortes possibilités que nous devenions sur la défensive et que nous ramenions le sujet de la conversation sur nous-même. Cependant, pour être vraiment dans le présent, faut-il nier le passé ?

La place du passé
Le passé est pourtant loin d’être négligeable, puisque chacun de nous est, dans le présent, constitué de ce passé. Quelle est donc sa place dans la communication authentique ? Comment lui donner son espace tout en vivant dans le présent ? Est-ce vraiment possible ?

Le lien avec le passé, dans la relation, se présente de deux façons. Il est inévitablement présent quand nous parlons d’un événement passé et de notre vécu lors de cet événement ou lorsque nous parlons d’une tierce personne en faisant référence à des faits ou à des expériences vécues antérieurement avec elle. Il est aussi présent lorsqu’un déclencheur actuel éveille des émotions refoulées dans le passé. Que se passe-t-il alors dans la communication authentique ? Comment rester en relation dans l’ici et maintenant quand le passé intervient ?

Lorsque, dans la relation, une personne parle à l’autre d’une tierce personne ou d’un événement passé, la communication authentique est maintenue si le récepteur reste bien en contact avec ce qu’il vit par rapport au message de l’émetteur et s’il lui exprime ce qu’il ressent. Voici des exemples de réactions d’un récepteur qui est présent dans la relation dans un tel cas :

– Quand tu me parles de ta relation avec ton fils, je suis très touchée par l’amour que tu éprouves pour lui. Cependant, je suis mal à l’aise quand tu le rends responsable de ta souffrance parce que, à ce moment-là, tu deviens une victime. Tu te places dans une situation d’impuissance, et ça me fait mal que tu perdes le pouvoir sur ta vie.

– Quand je t’entends critiquer tes amis, je suis dans une situation très inconfortable, parce que j’ai peur que tu ne me dises pas directement les malaises que tu vis par rapport à moi quand nous nous rencontrons. J’ai surtout peur que tu me critiques, comme tu le fais avec eux en ce moment.

– J’aime quand tu me parles de ta relation avec ton copain. Tu exprimes tellement de satisfaction que j’en ressors toujours pleine d’espoir en ce qui concerne la relation amoureuse.

– J’ai beaucoup de mal à te suivre et à maintenir mon intérêt quand tu me racontes ce qui se passe à ton travail. Il m’est difficile de t’écouter quand tu me parles des autres en les dénigrant et que tu ne me parles pas de toi.

Ces réactions authentiques maintiennent l’émetteur et le récepteur en relation parce que, tout en donnant sa place au passé, elles ne décrochent pas du vécu présent par rapport à ce passé. À ce moment-là, même si c’est difficile, le récepteur exprime ce qu’il vit de façon responsable, tout en informant l’émetteur des éléments qui, dans son discours, déclenchent sa réaction. Autrement, chacun risque de fuir dans ce que j’appelle du « racontage » ou des critiques stériles qui ne réussissent qu’à entretenir l’insatisfaction, le doute et l’insécurité par l’absence de relation et de communication authentique entre les deux locuteurs. La réaction d’un récepteur attentif à lui-même et à l’autre apparaît toujours propulsive et sécurisante si elle reflète ce qu’il ressent réellement et s’il l’exprime d’une manière responsable.

Par peur du rejet et du jugement, j’ai passé de nombreuses années de ma vie à entretenir des relations insatisfaisantes, sources de souffrance, dans lesquelles la communication authentique demeurait absente. Comme j’ai reçu en héritage une grande capacité d’écoute, d’empathie et d’ouverture, que j’ai de surcroît développée tout au long de ma vie, j’ai consacré des heures à écouter les autres me parler de leur passé ou d’une tierce personne en me reniant complètement moi-même pour éviter de les blesser et pour être aimée. Effectivement, je me sentais valorisée par les confidences que j’attirais et la discrétion que j’assurais, mais je ne me donnais pas de place dans ces relations. Je refoulais mes malaises du moment pour ne m’occuper que des besoins de l’autre. J’écoutais l’autre attentivement, je le suivais à la trace dans ce passé qu’il me racontait et dans les critiques qu’il exprimait. Je faisais complètement fi de mon vécu et de mes propres besoins quand je vivais le présent de notre relation. Cette attitude contribuait malheureusement à maintenir le discours de l’autre hors du présent et à le priver de mes réactions. De plus, je sortais de ces rencontres déçue de moi et donc insatisfaite.

Par mon manque de participation à la relation, par mon écoute passive, par la négation de mes émotions désagréables et de mes besoins, je me transportais dans le passé de l’autre, ce passé très souvent rempli d’échecs relationnels. Cela avait pour effet d’entretenir ses systèmes insatisfaisants et les miens, et de faire taire mon besoin d’exister. J’étais une oreille qui suivait, attentive, le discours d’une personne aux prises avec une autre, absente. Spectatrice d’un duo, je répondais aux besoins d’épanchement des autres sans m’occuper de mon vécu et de mon besoin de communiquer et d’être en relation. Je me transformais en un instrument au service des autres. Toutefois, il m’arrivait à mon tour d’utiliser l’autre comme instrument d’écoute, pour déblatérer contre les autres et ressasser des histoires passées sans être vraiment présente à la personne qui m’écoutait. Dans un cas comme dans l’autre, je ressortais toujours de ces soliloques avec un sentiment de vide, d’inexistence, d’isolement, voire de culpabilité. Quand cela m’arrive encore aujourd’hui, j’en prends conscience plus rapidement et j’ai le pouvoir de me réajuster.

Je n’ai compris que plus tard, au cours de ces nombreuses années de travail sur moi (que je poursuis toujours d’ailleurs), pourquoi il est parfois si difficile d’être en relation. Cela suppose que nous prenions la décision d’être non seulement à l’écoute de l’autre, mais aussi d’être attentif à ce qui se passe en nous-même dans l’ici et maintenant et à le communiquer à l’interlocuteur. Autrement dit, cela suppose une volonté de prendre notre place, de nous reconnaître et d’exister pleinement de manière à vivre un réel dialogue avec l’autre et non à être le spectateur ou l’auteur d’un monologue. De cette façon, même si l’une ou l’autre des personnes concernées parle de son passé ou d’une tierce personne, la communication persiste et la relation n’est jamais suspendue à cause de l’absence d’une participation authentique de l’une ou de l’autre ou d’une rupture avec le présent. Sans cette interaction, sans cette interdépendance d’investissement personnel dans l’ici et maintenant, aucune relation profonde et créatrice n’est possible. La communication authentique s’établit dans le présent de la relation.

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