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Des peurs non exprimées qui nuisent à la communication authentique


Toutes les émotions non écoutées et non exprimées perturbent la communication authentique. Cependant l’émotion la plus présente et la plus subtile dans la majorité des cas, celle qui brime le plus la communication, qui empêche la satisfaction des besoins, qui enlève la liberté d’action, c’est la peur.

La peur s’infiltre en nous sans crier gare, en prenant de multiples visages : peur de l’émotion d’abord, du rejet, du jugement, du ridicule, du conflit, de la critique, du non, du oui, de l’échec, de l’erreur, de la solitude, du changement, de la mort, de la folie, de l’intimité, de l’engagement, de l’envahissement, de l’humiliation ; peur aussi de décevoir, de déplaire, de déranger, de blesser, de recevoir, de souffrir, de perdre sa liberté, de perdre le contrôle, de perdre l’autre, d’être incompris, de mourir, de s’affirmer, et j’en passe.

Chaque fois que nous avons peur et que nous ne donnons pas de place à cette peur dans une relation, nous empêchons la satisfaction d’un besoin. Voilà pourquoi il est important de rester à l’écoute de nos peurs et de les avouer pour sentir le besoin sous-jacent. Il ne s’agit pas de travailler à faire disparaître la peur. Cet objectif est néfaste parce qu’il ne s’atteint qu’au prix d’une attitude défensive à outrance dont l’impact sur la communication est destructeur. Tenter d’éliminer la peur, c’est s’accrocher à une illusion. Nous n’éliminons jamais la peur, de même que toutes les autres émotions. Leur apparition est spontanée et inévitable. Nous ne pouvons faire disparaître une émotion. Généralement, pour ne pas la sentir, nous nous en coupons par des mécanismes de défense. La personne qui ne sent ni ses peurs ni ses autres émotions est tout simplement blindée et les conséquences de son attitude défensive se manifestent sur ses relations affectives. La peur non entendue ne disparaît pas, elle s’enregistre dans le corps et le psychisme, diminue l’énergie vitale et interfère dans la communication à notre insu par nos attitudes ou gestes réactifs ou défensifs.

Un travail sur le rétablissement des relations affectives perturbées passe par l’apprivoisement de la peur et l’acceptation de sa présence intermittente dans les relations. Pour mieux saisir les effets perturbateurs de la peur sur la communication, nous aborderons quelques peurs spécifiques. Nous verrons aussi en quoi elles nuisent à la relation et comment ces mêmes peurs, une fois apprivoisées, peuvent également la rétablir.

1. La peur du rejet
La peur du rejet représente un facteur d’éloignement fréquent dans les relations affectives. Les personnes habitées par cette peur se caractérisent généralement par un manque d’amour d’elles-mêmes, une difficulté à se donner de l’importance et un manque de confiance en leur potentiel et en leur valeur. Aussi se rejettent-elles elles-mêmes constamment. Chez elles, tout peut être déclencheur d’un sentiment de rejet : un silence, l’expression d’une émotion désagréable, un oubli, un retard, un refus, une attitude, un regard, etc. En fait, elles projettent souvent sur les autres leur propre rejet d’elles-mêmes, ce qui les prive de relations profondes et authentiques. Cette peur les paralyse, les brime et les empêche de passer à l’action. Elles ont tendance à ne pas aller vers les autres ou même à les fuir pour éviter de vivre tout sentiment de rejet. Paradoxalement, plus elles fuient et se retirent, moins on leur accorde de l’importance. Malheureusement, cette situation confirme l’opinion négative qu’elles se forgent d’elles-mêmes et entretient leur sentiment de non-valeur.

Que se passe-t-il en matière de communication chez une personne qui a peur du rejet ? Généralement cette personne, si elle ne fuit pas, fera tout pour éviter d’être rejetée. Elle sera charmante, gentille, n’exprimera que des choses agréables et agira constamment dans le but de plaire aux autres. Elle ne sera pas à l’écoute d’elle-même, mais se mettra surtout à l’écoute des autres pour agir dans le sens de ce qu’ils aiment et souhaitent. Cette attitude défensive n’a pour résultat que d’entretenir chez elle le sentiment de non-importance, puisqu’elle-même ne s’accorde aucune valeur. Pour ne pas être rejetée, elle tente de répondre aux attentes des autres.

Je me souviens d’un événement que j’ai vécu quand j’étais étudiante à l’École normale. J’avais une permission à demander au directeur de l’école. Toutes les récréations, je me retrouvais devant la porte de son bureau, paralysée, incapable de frapper par peur d’être rejetée, d’entendre que je ne me présentais pas au bon moment, que je ne faisais pas ma demande de la bonne façon, que ma demande n’était pas légitime, etc. Enfin, je n’en finissais plus de créer les pires scénarios. Souvent, par peur du rejet, je me privais ainsi de choses importantes pour moi. Au fond, je me rejetais moi-même et portais un jugement sur mes besoins. Ce rejet me privait et me frustrait constamment.

La première et la principale frustration des gens qui craignent le rejet réside dans le manque de communication authentique quand ils sont envahis par cette peur et qu’ils ne l’expriment pas. Il leur est alors difficile d’entrer en relation parce que, dans ces moments-là, motivés par le désir de plaire, ils ont tendance à fuir, à refouler leur peur ou à se centrer sur les autres, sans s’occuper d’eux-mêmes. L’attitude défensive de négation de soi, d’isolement et d’altruisme défensif de ces personnes perturbe sérieusement la communication, car leur vérité profonde n’est pas révélée.

Pour ces personnes, apprendre à communiquer, c’est d’abord apprivoiser cette vérité intérieure, la ressentir, l’identifier et lui laisser de la place dans la relation, au lieu de fuir ou de tenter de plaire à tout prix, et ce, à leur détriment. L’ouverture à elles-mêmes et l’écoute de leur peur du rejet leur permettra par la suite de ressentir et d’accueillir leurs besoins profonds d’être aimées, reçues et acceptées, et les aidera à passer à l’action en s’exprimant dans leurs relations affectives.

En fait, pour communiquer authentiquement, il est fondamental de nous retrouver d’abord intérieurement. Cela est toujours possible quand nous nous accordons suffisamment d’importance et que nous en accordons assez à nos relations affectives pour consacrer du temps au travail sur nous-mêmes. La peur ne disparaîtra pas, elle aura tout simplement sa place. C’est avec elle que nous entrerons en relation parce qu’elle fait partie de notre vérité profonde, donc de ce qui nous habite dans l’ici et maintenant. Le même phénomène se produit avec la sœur jumelle de la peur du rejet : la peur de décevoir.

2. La peur de décevoir
La peur de décevoir est une conséquence de la peur du rejet. Pour éviter d’être rejetée, la personne marquée par une blessure d’abandon et une blessure d’infériorité se donnera comme objectif d’être parfaite. Seule la perfection, croit-elle, lui permettra d’échapper à la souffrance du rejet et du jugement. Le problème résulte du fait que ses critères de perfection viennent de l’extérieur. Cette personne dépend donc du regard que les autres posent sur elle. Par conséquent, elle est hantée par l’idéal qu’elle conçoit d’elle-même pour ne pas décevoir. Cet objectif mobilise une énergie considérable parce qu’il va souvent à l’encontre de la nature réelle de la personne. Il l’empêche donc d’être elle-même.

En fait, la personne qui a peur de décevoir, comme celle qui a peur du rejet, ne s’accepte pas telle qu’elle est et dépense toute son énergie à atteindre l’idéal de perfection qu’elle s’est fixé en fonction des introjections parentales et de son entourage. N’ayant pas suffisamment confiance en elle-même, elle est convaincue qu’elle ne mérite pas l’amour parce qu’elle n’en vaut pas la peine. C’est l’enfant à qui l’on a demandé la perfection et qui n’était pas accueilli et reconnu pour ce qu’il était. Cet enfant continue, à l’âge adulte, à s’imposer des exigences démesurées. Ce qui importe alors pour lui, c’est d’être ce qu’il faut être et de faire ce qu’il faut faire pour être à la hauteur. Son sentiment de n’être jamais assez compétent, assez intelligent, assez aimable, l’empêche de s’estimer et de se donner de l’importance. Aussi existe-t-il par ce qu’il fait beaucoup plus que par ce qu’il est.

Comme nous vivons dans une société de l’avoir et du savoir, dans un monde où la fonction est plus importante que la personne, il est bien évident que ceux qui craignent de décevoir parce qu’ils manquent de confiance en eux-mêmes tenteront de faire le plus possible pour être à la hauteur. À la hauteur de quoi ?

J’ai été moi-même une mère exigeante avec mes deux aînés. Je me préoccupais bien sûr de leur vécu et de leurs besoins, mais j’avais projeté sur eux mon idéal de perfection. Je vivais à l’époque dans une petite ville où presque tout le monde se connaissait et où se trouvaient ma famille, mes élèves, mes amis et mes collègues de travail. Je ne voulais pas décevoir tous ces gens qui m’entouraient et j’exigeais alors beaucoup de moi-même et de mes enfants. Je voulais qu’ils réussissent bien à l’école et qu’ils donnent toujours le meilleur d’eux-mêmes.

Quand, en 1982, j’ai quitté ma ville natale pour aller poursuivre mes études de doctorat à Paris avec mon conjoint et nos quatre enfants, âgés alors entre 3 et 13 ans, quelque chose a basculé dans mes valeurs. Je me retrouvais dans une grande ville où je ne connaissais qu’une personne. Nous vivions dans un appartement de trois pièces, avec des meubles prêtés ou puisés dans des contenants déposés à certains endroits de la ville qui permettaient de récupérer le mobilier abîmé ou hors d’usage dont les Parisiens se débarrassaient. Pour réaliser ce projet et le prolonger pendant trois années consécutives, nous n’avions que les moyens de nous payer l’essentiel : le loyer, la nourriture, les études et les visites culturelles.

C’est là, sur cette terre de mes ancêtres, que j’ai intégré ce qu’est la liberté d’être soi-même. Je ne possédais à peu près rien, j’étais étudiante à temps plein. J’ai donc dû apprendre, petit à petit, à trouver ma valeur en moi-même. Ce que je faisais et ce que j’avais ne revêtaient plus la même importance ; ce qui comptait surtout, c’est ce que j’étais. En prenant conscience de mes forces et de mon potentiel, j’ai appris là-bas à m’accepter et à m’apprécier davantage. J’ai aussi appris, par ce qu’a déclenché cette nouvelle situation, à ne plus viser la perfection pour éviter de décevoir. Au lieu d’agir pour plaire, j’ai appris à agir pour me plaire.

Je ne veux pas sous-entendre que cette peur de décevoir ne m’habite plus jamais. Elle émerge encore en moi. La différence toutefois, c’est que j’en suis beaucoup moins esclave. Je ne la laisse plus autant diriger mes actions par rapport à ce qu’il faudrait être ou faire pour plaire. Je l’accueille et je m’en sers pour orienter ma vie dans le sens de mes besoins et de mes valeurs profondes. Quelque chose a également changé dans mon approche avec les enfants. J’accorde beaucoup plus d’importance à l’expérience vécue qu’à la performance et à la réussite extérieure. Cela me rend plus accueillante et plus humaine. Mes valeurs ont changé. Peu importe ce qu’ils font de leur vie, la seule chose qui compte pour moi, c’est qu’ils soient heureux. Je me rends compte chaque jour de ce changement dans ma relation avec eux. Quand ma fille, par exemple, m’a annoncé qu’elle était enceinte d’un homme qu’elle ne fréquentait que depuis quelques semaines, je me suis intéressée spontanément à ce qui se passait en elle, à savoir ce qu’elle vivait, ce qu’elle souhaitait. Cette expérience a été extraordinaire pour elle. Elle est maintenant l’heureuse mère de cet enfant qui a aujourd’hui 25 ans et elle a eu avec cet homme quatre autres fils qui sont une source inestimable de bonheur.

Autrefois, devant un tel événement, j’aurais agi bien autrement. J’aurais eu de la difficulté à écouter ma fille et à l’accueillir. Je me serais attardée à des considérations extérieures, tel le fait qu’elle fréquentait le père depuis à peine six semaines, qu’elle n’avait pas terminé ses études, que sa carrière risquait d’être compromise, qu’elle n’avait pas les moyens financiers nécessaires pour élever un enfant. Toutes ces réactions n’auraient eu pour résultat que d’entretenir chez mes enfants leur peur de me décevoir. Cette fois, j’ai fait confiance à ma fille, à sa capacité de faire ses choix et de prendre ses décisions en fonction, non pas d’éléments extérieurs, mais en fonction de son ressenti et de ses besoins personnels. Aujourd’hui, grâce à elle, ma famille s’est enrichie de cinq enfants merveilleux. Mon plus grand bonheur est d’avoir toujours conservé avec ma fille une communication authentique qui nous garde très proches l’une de l’autre.

La confiance que nous développons par rapport à nous-mêmes et, par conséquent, envers les autres nous permet de transformer la peur de décevoir en moyen de propulsion. Dans une relation d’aide authentique, le travail sur soi permet de retrouver cette confiance. Sans elle, la personne qui a peur de décevoir bloquera sa créativité et tâchera de satisfaire des exigences aliénantes qui ne correspondent pas à sa vérité intérieure. Par peur de décevoir et de ne pas être parfaite, elle écoutera les autres plutôt que de s’écouter. Elle se niera. Dans la relation, elle ne se donnera pas d’espace intérieur et vivra donc de perpétuelles frustrations. Je le répète, il n’y a pas de communication authentique sans engagement profond et vrai des deux interlocuteurs. Si nous n’écoutons pas nos peurs de décevoir, nous risquons de nous perdre dans le monde des autres plutôt que de favoriser la relation avec nous-mêmes et avec ceux que nous aimons. Le même problème se posera avec la peur de l’engagement.

3. La peur de l’engagement
Il n’existe pas de relation affective importante, solide, sans engagement. L’engagement envers nos enfants, notre conjoint, nos amis assure la sécurité dans la relation affective. Ce sentiment de sécurité s’avère fondamental, puisque la satisfaction de ce besoin constitue le fondement de la relation, son infrastructure. Je rencontre très souvent des couples dont la relation est une remise en question permanente parce que la souffrance de l’insécurité devient insupportable. Pourtant ces personnes-là s’aiment, s’admirent, se reconnaissent mutuellement. Malgré tout, elles ne sont pas heureuses parce que leur union est construite sur du sable mouvant. Nous pouvons être aimés et valorisés par les gens qui nous sont proches, mais la relation avec eux sera toujours difficile si nous ne sommes pas d’abord sécurisés. Chez l’une ou chez les deux personnes impliquées, une relation vécue dans l’insécurité est source d’angoisse, de sentiment de vide, de doute chronique, de peur de mourir, voire de peur de la folie. Nous payons très cher le fait de ne pas nous occuper de notre besoin de sécurité dans une relation affective. Nous le payons non seulement par un manque intérieur profond, mais aussi par une incapacité à communiquer authentiquement, car la peur de l’engagement et le doute prennent toute la place et empêchent de s’abandonner en toute confiance.

En quoi consiste l’engagement dans une relation ? S’engager, c’est s’attacher, inspirer confiance par l’authenticité et la responsabilité, assurer à l’autre une affection, une présence, une fidélité constantes et sécurisantes en dépit des difficultés et des obstacles.

La peur de s’attacher, de souffrir et de perdre ainsi leur liberté empêche certaines personnes de s’engager. Comme une abeille, elles butinent d’une personne à une autre, sans port d’attache, et se retrouvent seules avec un vide intérieur, un manque profond qui, à la longue, devient très souffrant. En effet, nous pouvons nous étourdir pendant un certain temps dans l’éparpillement et la superficialité pour éviter de sentir le besoin d’attachement. Toutefois il arrive toujours un moment dans la vie d’une personne où ce besoin refoulé gruge de l’intérieur et cause, à son insu, ses ravages. Pour ne pas souffrir et pour être libres, certains finissent par créer une souffrance plus grande et par devenir des esclaves enchaînés à leurs peurs.

Je crois profondément que l’être humain éprouve un besoin viscéral d’attachement pour se réaliser, être heureux et, paradoxalement, être libre. Sans attachement, la communication authentique ne peut être présente dans une relation affective. Ce n’est pas l’engagement qui fait souffrir, mais la difficulté à communiquer, à partager notre souffrance et notre croyance que, dans l’attachement, nous perdons notre liberté. Pourtant ce n’est pas l’attachement et l’engagement qui enlèvent la liberté à une personne, mais l’incapacité de celle-ci, à cause de ses peurs, à rester elle-même dans sa relation avec l’autre, sa difficulté à s’affirmer et à se donner l’espace nécessaire.

L’attachement mutuel est en soi un facteur de liberté. Voilà le paradoxe de l’engagement. Dans l’engagement et l’attachement, une sécurité fondée sur la confiance de la constance s’installe. Pour bien comprendre ce phénomène, observons les enfants. Quand ils manquent de sécurité et de confiance à cause de l’inconstance de la présence et de l’amour de leurs parents, ils deviennent dépendants de cet amour, ils s’y accrochent par tous les moyens. Un enfant insécurisé n’est pas libre et enlève toute liberté à sa mère, parce qu’il ressent toujours un manque et son besoin n’est jamais comblé. Il en est de même pour l’adulte dont le besoin de sécurité n’est pas comblé. S’il vit des relations dans les quelles il y a engagement et attachement dans le sens qui est défini ici, il sera sécurisé et, paradoxalement, plus autonome parce qu’il ne vivra pas constamment dans la peur de l’abandon. Cessons donc de nous faire croire que le besoin d’être sécurisé est enfantin et égoïste. À cause des blessures passées que nous portons, il nous habite tous et c’est à nous de nous en occuper pour connaître des relations satisfaisantes, vécues dans la maturité.

Les personnes qui refusent de s’attacher par peur de l’engagement entretiennent chez les autres le sentiment de manque. Elles se retrouvent donc toujours avec des personnes dépendantes, qui s’accrochent par peur de perdre. Ainsi nourrissent-elles leur peur de l’engagement et de l’attachement, et continuent-elles à voltiger d’une relation à une autre au nom d’une fausse liberté et d’une fausse maturité psychique.

Faut-il en conclure qu’il suffit de s’attacher pour être libre dans la relation affective ?

L’attachement assure la sécurité et le bonheur si chacun des partenaires de la relation a la volonté de rester lui-même et de prendre sa place en relation dans le respect et l’écoute de l’autre. Choisir l’engagement, c’est choisir d’inspirer confiance par l’authenticité, par la constance de l’attachement – s’il est réel bien sûr – et par la volonté de surmonter les souffrances relationnelles sans fuir. Cela implique des contraintes. Chaque relation engendre ses limites. Nous ne pouvons pas être en relation affective comme si nous étions seuls. Il importe, d’une part, de nous respecter, de nous donner la liberté d’être nous-mêmes, mais, d’autre part, de tenir compte aussi de l’autre. Autrement dit, être libres dans une relation, ce n’est pas faire ce que nous voulons, mais être ce que nous sommes. Il y a ce que nous voulons et ce que l’autre veut. Nous ne pouvons pas réussir une relation affective en ne tenant compte que de nos besoins ou que des besoins de l’autre. C’est ici que la communication authentique s’avère importante. S’il y a attachement, cette communication ne sera ni menaçante ni déchirante, mais, au contraire, elle sera propulsive et nourrissante parce que fondée sur la sécurité de l’engagement.

Travailler notre peur de l’engagement, c’est nous occuper de notre besoin d’amour et de sécurité, et c’est accepter de nous attacher malgré la peur de souffrir. C’est aussi poser un nouveau regard sur la véritable personne que nous sommes, avec nos blessures, nos peurs et nos besoins. Ainsi la relation affective deviendra le terrain par excellence d’un travail sur nous-mêmes dans le respect de l’autre, sans quoi la communication authentique sera impossible. Le véritable engagement n’est pas celui que nous prenons à la légère et que nous ne respectons pas ni celui que nous prenons pour plaire à l’autre ou pour ne pas le perdre. C’est celui que nous prenons par respect de nous-mêmes et par fidélité à nos propres besoins. L’un des principaux obstacles à la volonté de rester fidèles à nous-mêmes pour mieux communiquer, c’est la peur de blesser.

4. La peur de blesser
Je viens d’une famille dans laquelle le besoin de s’exprimer et de s’affirmer était plus fort que la peur de blesser. C’est du moins l’expérience que j’ai retenue. Par contre, nous manquions parfois de responsabilité. J’ai appris, avec mes parents, à ne pas mettre de gants blancs pour parler. J’ai entendu mon père dire clairement des choses difficiles à ma mère, à ses enfants, à ses frères et sœurs, à ses amis, à sa mère. Ma mère, pour sa part, avait une spontanéité telle qu’elle se permettait souvent d’exprimer couramment ce qui lui passait par la tête et par le cœur sans en mesurer les conséquences. Cette éducation a eu comme avantage d’entretenir moins de refoulement. Exprimer les choses directement aux personnes concernées représentait pour mon père une valeur importante. Il n’avait pas l’habitude de critiquer les autres en leur absence parce qu’il avait le courage, quand il vivait des malaises, de le dire ouvertement. Il s’attirait parfois du rejet, mais, la plupart du temps, il s’attirait la confiance et le respect de son entourage. Mon père était, dans mon souvenir, un homme aimé et admiré.

Je suis fière de l’éducation reçue, fière d’avoir appris à m’affirmer, mais j’en ai aussi beaucoup souffert. J’ai souffert des conflits et des querelles causées surtout par le manque de responsabilité et par la trahison. Cette souffrance a eu un impact sur mon comportement quand j’ai connu la famille de mon conjoint. J’ai été au départ impressionnée et envoûtée par l’atmosphère de calme, de tendresse, de stabilité, de douceur, de sécurité affective qui régnait dans cette famille. Leur disponibilité les uns pour les autres, leur attention mutuelle m’ont touchée au point d’en être influencée. Dans cette famille, il y avait un souci constant de ne pas blesser l’autre, de ne pas le peiner et surtout de ne pas provoquer de conflits. Cependant, au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que, pour ne pas blesser, pour éviter le conflit et surtout pour être aimée, j’en étais arrivée à me nier, à refouler mes sentiments, à ne plus être moi-même et, ainsi, à ne plus avoir envie de visiter ma belle-famille.

J’ai compris plus tard que mon conjoint et moi avions intégré des valeurs complémentaires par notre éducation respective et qu’aucun milieu familial n’était parfait. Autant il a été difficile pour lui de vivre avec une femme qui vit ses émotions et qui s’exprime de façon parfois blessante parce qu’irresponsable, autant il a été difficile pour moi de faire face à ses silences, à son attitude de fermeture, à sa froideur quand il était blessé. Par contre, s’il a bénéficié largement de mon authenticité, de ma nature intense, passionnée et déterminée, de mon ouverture à l’aventure et au changement, de ma capacité à passer à l’action, j’ai reçu avec beaucoup de reconnaissance la sécurité de son engagement affectif, de sa disponibilité sans bornes, de sa débrouillardise, de son attention sans relâche, de son sens inné de la famille, de son soutien permanent.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment profond que nous avons tous les deux beaucoup reçu de nos familles et que nous devons composer avec les différentes forces et faiblesses dues à notre éducation pour nous rencontrer, communiquer authentiquement, et ce, sans nous nier et sans nous ménager, au risque de blesser.

Évidemment, si nous nous exprimons de façon irresponsable, nous risquons fortement de faire mal. Il n’en reste pas moins que l’authenticité dans la responsabilité risque aussi de blesser, de déranger, de causer des conflits. Cependant si par peur de blesser, de déranger, de vivre l’inconfort des conflits, nous nous empêchons d’être nous-mêmes et de nous exprimer, nous perturbons les échanges, qui perdent petit à petit en profondeur et en intensité par manque de vérité.

Quand nous nous nions pour ne pas blesser, nous ménageons l’autre en apparence, mais en réalité, c’est nous-mêmes que nous protégeons. Ménager, c’est s’occuper de l’autre par peur d’être blessé, c’est le prendre en charge pour ne pas souffrir. La communication authentique n’est toutefois possible que si chacun s’occupe aussi de lui-même dans le respect de l’autre. Existe-t-il plus grand respect que celui d’avoir confiance en la capacité de l’autre à recevoir notre vérité intérieure si elle est exprimée avec responsabilité ? Quand nous ménageons, quand nous ne nous affirmons pas authentiquement par peur de blesser, nous entretenons chez l’autre le sentiment de fragilité, le sentiment qu’il n’est pas assez fort pour affronter les obstacles de la vie relationnelle. Nous détruisons ainsi sa confiance en lui-même et, à long terme, nous détruisons l’amour à petit feu pour le remplacer par la pitié.

Blanche et Rose sont deux sœurs jumelles. Elles avaient 35 ans lorsqu’elles sont venues me consulter. Leur relation, qui avait été conflictuelle à l’adolescence, était devenue tiède et distante à l’âge adulte. Le manque profond que ressentait Blanche, au fond très attachée à sa sœur jumelle, les avait amenées en thérapie. Leur travail avec moi leur a fait prendre conscience que la souffrance engendrée par les conflits dus à la jalousie et à la compétition au moment de leur adolescence avait été tellement grande qu’elles avaient aujourd’hui peur d’être blessées et de blesser l’autre. Cela les empêchait d’être elles-mêmes. Aussi, quand elles se rencontraient, étaient-elles constamment sur le qui-vive et leurs échanges verbaux se limitaient à des paroles très superficielles.

À cause de leur méfiance réciproque, il a été difficile d’aider Blanche et Rose. Elles n’osaient rien dire de désagréable, parce qu’elles décidaient que l’autre ne serait pas contente, que l’autre porterait un jugement, que l’autre ne serait pas d’accord. En fait, elles vivaient énormément de difficultés à être présentes à elles-mêmes, elles ne s’occupaient que de leur sœur, décidaient de son vécu, ne pensaient que pour elle. Cette attitude défensive les empêchait d’exister, de se donner de l’importance, d’être à l’écoute d’elles-mêmes et d’être authentiques. Par peur de blesser ou d’être blessées, elles se ménageaient mutuellement et se trouvaient ainsi dans un cul-de-sac relationnel dans lequel rien ne débloquait. La communication devenait alors impossible et le sentiment de manque, plus cuisant.

Travailler la peur de blesser et d’être blessé, c’est travailler l’écoute de soi, l’amour de soi, la confiance en soi. Pour communiquer, il importe de nous aimer assez pour vivre authentiquement de façon responsable en affrontant notre souffrance et celle de l’autre. Il ne s’agit pas de blesser pour blesser, mais d’accepter qu’il n’y a pas de communication authentique sans possibilité de déranger l’autre et que c’est la capacité à faire face à ce dérangement qui rend la relation plus solide, plus sécurisante et donc, à long terme, plus vivante.

Par l’écoute de leurs peurs et de leurs besoins, Blanche et Rose ont réussi à se voir l’une l’autre telles qu’elles étaient. Elles ont pu, de cette façon, exister dans la relation. J’ai observé dans leur démarche une satisfaction évidente parce qu’elles avaient appris à exprimer leur peur de blesser et leur peur du changement dans leur relation.

Voilà donc quatre peurs qui nuisent à la communication authentique entre deux personnes. Plusieurs autres peuvent aussi compliquer les choses : la peur du changement, la peur du jugement, la peur de l’envahissement, la peur du conflit… L’important n’est pas d’éliminer la peur, ce qui serait un objectif utopique puisque nous ne sommes ni parfaits ni désincarnés. L’essentiel est de l’accepter et de composer avec elle. L’acceptation des écueils dans la résignation est vraiment l’étape fondamentale du processus de rapprochement. C’est par l’accueil de nos mécanismes de défense, de notre irresponsabilité, de nos attentes, de nos peurs que nous arrivons à ressentir les émotions et les besoins qui nous rapprochent tant des autres.

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